Programme

20 mai 2017 (Carmen Perrin)

20.05.2017

BEM–TE–VÍ 

installation in situ de Carmen Perrin

 

Vernissage le samedi 20 mai dès 17h30 à l’ancienne église de Leytron

à voir jusqu’au 9 juillet 

me-ve de 17h à 19h, sa-di de 14 à 18h

 

 

BEM–TE–VÍ : une installation in-situ de Carmen Perrin

L’exposition in-situ de l’artiste Carmen Perrin (née en Bolivie, vit et travaille à Genève) est la dernière programmée par Creative Villages, dans le cadre de sa phase pilote. Durant plus d’une année, à travers ses expositions, ses conférences, ses workshops, sa résidence d’artiste, ses publications et reportages diffusés sur Canal 9, ce projet de l’Ecole cantonale d’art du Valais aura questionné la notion de « projet » d’artiste ainsi que la place ou la forme que peut prendre l’art contemporain dans un contexte rural.
Tout au long de ce processus de recherche et de réflexion qui touche maintenant à sa fin, l’économie de projets commissionnés (qui consiste à commanditer à un artiste un projet sur mesure pour un contexte donné) a été confrontée à sa « nécessité ». Les modes de production et de fonctionnement de cette économie ont été analysés à travers des questions a priori basiques mais complexes dans leurs implications : Qui décide de lancer un projet et dans quel but ? Quelle approche est-elle choisie et pourquoi ? Comment et par qui le projet est-il financé ? Quel est le rôle et la marge de manœuvre des acteurs impliqués ?
Ces questionnements devaient permette de mieux comprendre les enjeux et rouages du management par projet qui s’est répandu depuis les années 1990 dans le monde de l’art, avec le développement de l’économie créative et de politiques culturelles managériales. Si de nouvelles opportunités semblent s’offrir aux artistes et curateurs à travers cette économie de projet, ce phénomène soulève en effet de nombreuses questions, je pense notamment à la pertinence et la finalité de projets artistiques produits à des fins économiques, politiques, touristiques, sociales ou communicationnelles...

 

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Le projet d’exposition de Carmen Perrin a vu le jour lors d’une conversation que j’ai eue avec l’artiste autour des problématiques susmentionnées, durant laquelle elle raconta la genèse et le développement d’un projet qui apparut immédiatement comme une métaphore des questionnements suscités par Creative Villages.
OLEIRO BEM-TE-VI commença comme un échange culturel « classique », entre artistes de nationalités différentes. Des artistes suisses devaient rencontrer des artistes brésiliens dans la ville côtière de João Pessoa et développer avec eux des créations site-specific. On retrouve ici des éléments typiques de l’économie de projet, liée à des enjeux de politiques culturelles : l’échange d’artistes « nord-sud », la résidence d’artistes à l’étranger, la création de pièces en fonction d’un lieu spécifique...
Si, sur le papier, cette expérience s’annonçait prometteuse, elle s’avéra problématique pour Carmen Perrin qui ne trouva pas ses marques dans ce projet. Elle décida donc d’abandonner le groupe et de s’aventurer dans les terres jusqu’à la ville de Sousa où elle fit – tout à fait par hasard – la connaissance de João Firme Pedrosa, un fabricant de briques itinérant, dont le travail devint le sujet d’un projet artistique qui est présenté dans l’ancienne église de Leytron.
Cette histoire a le caractère du mythe ; on y retrouve les codes de l’expérience initiatique : l’artiste se trouvant dans une situation problématique décide de s’isoler ; elle « perd » ensuite son chemin en s’aventurant aux confins de la cité où elle fait une rencontre décisive qui résout le problème initial... Au-delà de l’expérience personnelle de l’artiste, cette « fable » résonne avec Creative Villages et lui apporte la plus parfaite des conclusions en mettant en avant certains principes qui nous semblent fondamentaux, comme la capacité de prendre des positions radicales et des risques pour (re)trouver et maintenir tendue la nécessité du projet...

Benoît Antille

 

Carmen Perrin, OLEIRO BEM-TE-VI, 1998-2017

Je me souviens que j'ai quitté la ville de João Pessoa un vendredi matin. Depuis deux semaines, je partageais une résidence artistique avec un groupe d'artistes brésiliens qui accueillait des collègues venus d'Europe. Nous travaillions à l'élaboration d'une exposition d'interventions artistiques dans différents points de cette cité du Nord-Est. J'avais à peine commencé à investir le jardin d'une église baroque désaffectée, lorsqu'un fort désir de m'isoler un jour ou deux du groupe m'a poussée à acheter un billet à la gare routière pour aller voir à quoi ressemblait le territoire intérieur de la Paraíba, qui porte le nom de sertão etapparaît dans certains livres de géographie sous le nom de polygone des sécheresses. Je suis descendue du bus à environ 450 km plus loin, dans la ville de Sousa. J'ai rapidement trouvé une chambre dans un hôtel, puis j'ai commencé à marcher au hasard des rues en me laissant guider par l'attrait d'étonnantes architectures, le plus souvent des maisons privées, témoignages de formes modernistes des années 50-60, partiellement recouvertes de couleurs vives réparties sur les murs, les balcons, les sols en faïences et les portails d'entrées. Le dimanche après-midi, alors que je continuais mes déambulations urbaines, je me suis approchée d'une maison en construction, intriguée par la couleur éclatante d'un tas de briques à l'entrée du chantier. Elles semblaient sortir d'un four artisanal : les empreintes des doigts étaient visibles sur la surface de la terre cuite. De l'autre côté de la rue, il y avait un kiosque qui vendait des boissons. J'ai demandé à la vendeuse si l'usine qui fabriquait ces briques était dans la ville. Elle m'a répondu que, pour y aller, il fallait sortir de la ville et aller au bord du rio do Peixe et que si je n'avais pas de voiture, je pouvais m'y rendre en taxi. J'ai mis dans ma poche le papier où elle avait noté un numéro de téléphone et le lendemain matin, je m'y suis rendue avec un casque sur la tête, car le chauffeur de taxi conduisait une moto. Lorsque nous sommes arrivés au bord de la rivière, le ciel était d'un bleu profond et la lumière restituait aux nuances vertes des arbres une intense harmonie. Des artisans travaillaient la terre crue et d'autres manipulaient des briques cuites. Ce qui m'a d'abord éblouie, c'est la beauté de cet atelier à ciel ouvert sur les berges du rio. Il était sobrement intégré aux dimensions du paysage, réparti sur une esplanade selon les phases d'un processus extrêmement lisible de manipulation et de transformation que subit le matériau pour passer du cru au cuit. J'ai pris mon courage à deux mains et je me suis approchée d'un homme pour lui demander s'il me permettait de prendre des photos. Non seulement il m'a souri et m'a donné la permission, mais il s'est arrêté de travailler pour m'accompagner sur le site et me présenter à ses collègues. Je suis restée environ une heure à parler avec eux et à prendre des photos, puis je suis repartie avec le taxi vers la gare routière où j'ai repris un bus pour João Pessoa. Une semaine plus tard, j'y suis retournée pour rester trois semaines avec ces artisans afin de tenter de documenter l'ensemble du processus, depuis l'extraction de la terre crue mélangée à l'eau de la rivière jusqu'à la cuisson du four et à son refroidissement. Cette expérience a laissé dans mon esprit une empreinte indélébile. Je l'ai vécue comme une rencontre exceptionnelle avec un site dont les composants ont éveillé en moi de multiples strates de sensations et de durées. A l'aube, la journée commençait par un repas autour d'un feu. Des haricots et du poisson tout juste pêché dans la rivière. Sous le regard attentif de ses collaborateurs, João Firme Pedrosa faisait une récapitulation du travail déjà effectué et distribuait à chacun le travail pour la journée à venir. La tâche que je m'attribuais quotidiennement consistait à tenter d'adapter mon regard à leur rythme et à celui de la nature. Observer, prendre des notes, photographier et ponctuellement utiliser une petite caméra pour filmer. On ne parlait ensemble que lors des courtes pauses qu'ils s'octroyaient. La durée d'une journée était accompagnée par le chant des oiseaux, parfois par le passage de femmes ou d'enfants apportant sur leur vélo quelques victuailles pour la pause de dix heures, ou par l'intrusion sur le chantier de quelques vaches maigres venues boire. J'avais le temps de voir le temps passer. De réfléchir à ce qui m'avait incitée à rester plusieurs semaines dans cet atelier éphémère, d'être attentive à une joie sereine et grandissante d'avoir su saisir la chance d'une rencontre avec les acteurs d'un processus de travail sur le point de disparaître...

 

 

 

 

© Carmen Perrin